Lorsque l’on ouvre la page de Wikipedia consacrée à la théorie des intelligences multiples, on n’a pas trop envie d’en savoir plus sur cette théorie. La rédactrice principale de l’article décrit, avec toutes les références que l’on peut – et que l’on doit – attendre de Wikipedia, un manque de preuves scientifiques, un manque de lien avec les neurosciences, un manque d’une hiérarchie des intelligences. Elle cite plusieurs chercheurs pour appuyer sa présentation critique, résumée au début de l’article : « Sur le plan scientifique, la théorie des intelligences multiples de Howard Gardner fait l’objet de très nombreuses critiques, car sa théorie n’est pas validée par les recherches expérimentales sur l’intelligence humaine ».
Il n’est pas question ici d’entrer dans un débat d’experts, dans lequel je serais incompétent, mais je me pose forcément la question : ayant été le premier en France, et ce depuis plus de 20 ans, à présenter la théorie des intelligences multiples et ses applications, ayant fait découvrir cette théorie à des milliers de personnes, ayant écrit plusieurs livres sur le sujet, est-ce que je me suis fourvoyé ? Ai-je perdu mon temps, et entraîné des milliers d’enseignants, de parents ou de managers dans l’erreur ? Plutôt que de continuer à l’expliquer et à en montrer toutes les applications qui me semblent positives, dois-je en montrer toutes les faiblesses et les failles que des chercheurs y ont trouvées ?
Lorsque l’on est dans un tel dilemme, on peut revenir à un vieux principe que l’on peut considérer comme universel : on juge un arbre à ses fruits. Et, quels que soient les critiques que l’on puisse faire sur l’arbre, sur son tronc, sa forme ou son feuillage, les fruits de l’arbre « intelligences multiples » sont vraiment intéressants. Comme de nombreuses personnes faisant connaître ou utilisant en pratique la théorie des intelligences multiples, je pourrais raconter de nombreuses histoires de réussites liées directement à la mise en application de cette théorie.
Lorsque l’Éducation Nationale, pourtant bien frileuse pour proposer des nouvelles pistes pédagogiques, accepte officiellement d’utiliser la théorie des intelligences multiples, on peut également penser que ce n’est pas une décision non fondée. Elle s’inscrit dans le cadre de l’article 34 de la loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école de 2005, en étroite relation avec la MAPIE (Mission Académique Pédagogie Innovation Expérimentation).
Et si l’on ouvre le livre « Multiple Intelligences around the world », on s’aperçoit que de très nombreux pays, en Asie, en Australie, aux États-Unis, en Amérique du Sud et en Europe utilisent, peu ou prou, la théorie des intelligences multiples – ce qui tendrait à prouver qu’elle peut rendre des services quelle que soit la culture où elle est utilisée, donc qu’elle a un côté universel.
Donc, que l’on puisse critiquer la théorie des intelligences multiples est normal : c’est la substance même de toute théorie que l’on puisse la critiquer, pour permettre d’aller plus loin. Mais il serait intéressant que Wikipedia, avec toute sa rigueur verbale/linguistique et logique/mathématique, présente tout ce que cette théorie a apporté pour nous permettre de porter un regard différent sur l’intelligence humaine.

Bruno Hourst