Le mythe d’Orphée est sans doute l’un de ceux qui ont le plus inspiré les artistes : de très nombreux opéras, comme l’Orfeo de Monteverdi ou Orphée et Eurydice de Gluck – avec une mention particulière pour Orphée aux enfers, d’Offenbach ; des films, comme Orfeu Negro de Marcel Camus ; des pièces de théâtre, comme Eurydice de Jean Anouilh ; des poèmes, comme Tombeau d’Orphée de Pierre-Emmanuel ; des peintures, des bandes dessinées, des mangas et même des jeux vidéo...

Mais est-ce que Orphée mérite une telle notoriété ? Lorsque l’on demande son avis à Socrate, on peut en douter, en lisant ce qu’il dit d’Orphée dans le célèbre dialogue de Platon sur l’amour, Le Banquet.
Pour lui, Orphée est un looser, qui a usé de ruse pour descendre aux Enfers récupérer sa nana mais a été incapable de la ramener saine et sauve, par manque de force d’âme. Et pour bien le punir, les dieux l’ont condamné à être écharpé par les Furies, ces divinités infernales qui poursuivaient les coupables avec un acharnement extrême.

Socrate, en opposition au comportement d’Orphée, parle d’Alceste, femme du roi Admète. L’histoire, une fois de plus, est tragique : les dieux ont condamné le roi Admète à mourir, à moins qu’un autre mortel meure à sa place. Personne n’a envie de mourir pour le roi, et même les parents d’Admète se défilent. Et c’est Alceste qui décide de mourir pour sauver son époux. Les dieux, étonnés de son amour et de son courage, la rappelle à la vie.

Voici ce que l’on lit dans le dialogue de Platon.
« Ce que dit Homère, que les dieux inspirent de l’audace à certains guerriers, on peut le dire de l’Amour plus justement que d’aucun des dieux. Ce n’est que parmi les amants qu’on sait mourir l’un pour l’autre. Et non seulement des hommes, mais des femmes même ont donné leur vie pour sauver ce qu’elles aimaient. La Grèce en a vu l’éclatant exemple dans Alceste, fille de Pélias : il ne se trouva qu’elle qui voulût mourir pour son époux, quoiqu’il eût son père et sa mère. L’amour de l’amante surpassa de si loin la filiation de ses parents, qu’elle les déclara, pour ainsi dire, des étrangers à l’égard de leur fils ; il semblait qu’ils ne fussent ses proches que de nom. Et, quoiqu’il se soit fait dans le monde beaucoup de belles actions, il n’en est qu’un très petit nombre qui aient racheté des enfers ceux qui y étaient descendus ; mais celle d’Alceste a paru si belle aux hommes et aux dieux, que ceux-ci, charmés de son courage, la rappelèrent à la vie. Tant il est vrai qu’un amour noble et généreux se fait estimer des dieux mêmes ! »

Quant à Orphée...
« Ils n’ont pas ainsi traité Orphée, fils d’Aeagre. Ils l’ont renvoyé des enfers, sans lui accorder ce qu’il demandait. Au lieu de lui rendre sa femme, qu’il venait chercher, ils ne lui en ont montré que le fantôme, parce qu’il avait manqué de courage, comme un musicien qu’il était. Plutôt que d’imiter Alceste, et de mourir pour ce qu’il aimait, il s’était ingénié à descendre vivant aux enfers. Aussi les dieux indignés l’ont puni de sa lâcheté, en le faisant périr par la main des femmes. »

On peut se poser la question pourquoi l’histoire d’Alceste a moins inspiré les artistes. Les histoires de loosers seraient-elles plus propices à l’art ? Gluck, encore lui, en a tiré un magnifique opéra.

Les mythes grecs anciens résonnent toujours en nous, et nous poussent à la réflexion : qui serait Alceste de nos jours, et Orphée, et Les Furies ?

Bruno Hourst

Références
Orphée – Wikipédia
Alceste – Wikipédia
Les Furies