Le yoga traditionnel définit cinq « Kleshas », cinq causes de souffrance chez l’être humain.
Il est intéressant de découvrir ces cinq causes de souffrance repérées depuis la nuit des temps, et de les rapprocher – autant que faire se peut – à notre mode de pensée européen.
Les cinq « Kleshas » sont :

  • L’ignorance, en sanskrit : Anidya
  • L’ego, en sanskrit : Asmita
  • L’attraction, en sanskrit : Raga
  • La répulsion, l’aversion, en sanskrit : Dwesha
  • La peur de la mort, en sanskrit : Abhinivesha

Intéressons-nous à Abhinivesha, la peur de la mort. Car la relation que nous entretenons avec la mort intéresse les chercheurs.

Nous allons mourir. Nous le savons, mais nous ne vivons pas comme si nous le savions. Nous agissons comme s’il y aura toujours un autre jour après celui-ci, une autre année après celle-là. Nous ne voulons pas penser à la mort parce que penser à la mort est effrayant.
Pourtant de nombreux grands penseurs, en particulier les stoïciens, croyaient fermement que nous vivons mieux quand nous restons conscients de notre mort.
Mais nous voulons ignorer la mort, et nous perdons conscience de ce qui est important à vivre dans notre vie d’êtres humains.

Et qu’en dit la recherche scientifique ? Eh bien, la science est d’accord avec les penseurs et les stoïciens. Selon des études scientifiques récentes, penser à la mort peut être une bonne chose. Une prise de conscience de notre mortalité peut améliorer notre santé physique et nous aider à redéfinir nos priorités, nos objectifs et de nos valeurs.

Karl Pillemer, de l’Université Cornell (située à Ithaca, aux États-Unis) a étudié 1200 personnes âgées de 70 à 100 ans et plus. Il leur a demandé quelle était la principale leçon qu’en tant que personnes âgées elles voulaient transmettre aux jeunes branchés d’aujourd’hui. La quasi-totalité de ces 1 200 personnes ont répondu : « que la vie est courte ». Pour eux, il ne s’agit pas de déprimer les jeunes, mais de les sensibiliser et les encourager à faire de meilleurs choix.
Selon eux, la seule chose qui différencie les gens de 70 ans des plus des jeunes, c’est l’apparition d’un horizon temporel limité. Vous devenez vraiment conscient que vos jours sont comptés. Plutôt que de considérer cela comme déprimant, les gens commencent à faire de meilleurs choix.
C’est ce que l’on appelle, en gérontologie, la « théorie de la sélectivité socio-émotionnelle » : les personnes âgées prennent plus de plaisir dans les expériences de la vie quotidienne, alors que les jeunes se définissent plus par les expériences sortant de l’ordinaire.

Parfois, cette prise de conscience de la mort est parfaitement assumée. Steve Jobs, dans une vidéo, raconte trois histoires. Dans la troisième, il dit : « Me rappeler que je serai bientôt mort est l’outil le plus important que j’ai jamais rencontré pour m’aider à faire des grands choix dans ma vie. »

Mais Karl Pillemer, avec son étude, ne fait que réinventer l’eau chaude – ou ne fait que rappeler que : l’eau chaude, c’est chaud. Sénèque, dans son petit livre « De la brièveté de la vie » – écrit il y a tout juste 2000 ans mais qui pourrait avoir été écrit hier – nous dit :
Ce n’est pas que nous disposions de très peu de temps, c’est plutôt que nous en perdons beaucoup. La vie est suffisamment longue et elle nous a été accordée avec une générosité qui nous permet d’accomplir de très grandes choses, à condition toutefois que nous en fassions toujours bon usage ; mais lorsqu’elle s’égare dans le luxe et l’insouciance, lorsqu’elle n’obéit à aucune valeur, il nous faut la contrainte de la nécessité suprême pour que nous nous apercevions qu’elle est passée.
Ainsi en est-il : la vie qui nous échoit n’est pas brève, nous la rendons brève ; elle ne nous fait pas défaut, nous la gaspillons.

Alors, que faire, à part lire et relire Sénèque ?
Sonja Lyubomirsky, professeur au département de psychologie de l’université de Californie (États-Unis), auteur de plusieurs livres sur le bonheur – certains traduits en français – propose des stratégies soutenues par la recherche scientifique.
L’une d’entre elle est : Vivez un mois comme si c’était le dernier. Pas la peine de vous imaginer avec un cancer en phase terminale. Imaginez juste que vous prenez le large de votre travail, de vos amis, de votre famille, de votre vie telle que vous la connaissez maintenant.
Des recherches antérieures confirment l’intérêt de cet exercice : nous apprécions plus ce que nous sommes sur le point de quitter. Quand nous faisons comme si nous voyons (ou entendons, ou faisons, ou expérimentons) des choses pour la dernière fois, nous les voyons (ou les entendons, les faisons ou les vivons) comme si c’était pour la première fois. Là, tout change.
Savoir qu’il y a une fin, loin d’être terrifiant, peut rendre la vie plus riche.

Bruno Hourst

Références
How Aging Changes What Makes You Happy
Can thinking about death lead to a good life ?
Sénèque – de la brièveté de la vie